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Roller derby : Fast & Furieuses

  • Photo du rédacteur: Floréane Marinier
    Floréane Marinier
  • 26 oct. 2019
  • 5 min de lecture

Septembre 2018 (session grand reportage)


Depuis 2010, ce sport américain à mi-chemin entre le hockey et le rugby, perce en France. Une ligue parisienne, la Boucherie de Paris, raconte pendant un entraînement ses différents combats.

Elle s’appelle Yves Rochet, et n’a que faire des kits beauté. La grande marque de parfumerie se fait rhabiller par le sobriquet de Sarah. Le roller derby, art martial en équipe sur patins à roulettes, l’exige : toutes les joueuses s’interpellent par un derby name, une parodie de pseudo de super-héroïne. Carré vermeil et patins accrochés au sac à dos, Sarah franchit avec une coéquipière la barrière du centre sportif Louis-Lumière (Paris XXe) en compagnie d’une camarade. Direction l’entraînement : sur une piste ovale (ou track), quatre bloqueuses font barrage pour empêcher la jammeuse du camp adverse de les dépasser. Ces combattantes harnachées – et acharnées – sont à la fois adversaires et complices ; elles se bagarrent entre elles, pour elles, et pour les autres. Un combat à la fois collectif, militant et personnel.


« Tout le week-end, c’est derby »


Les deux lutteuses entrent dans le gymnase ; il est 19h30 passées. Une troisième arrive en patins, et manque de rouler sur le pied d’Yves Rochet : c’est Fushia d’Enfer, petite brune fluette au rouge à lèvres assorti au surnom. La cheffe d’entreprise de 34 ans est l’un des quinze piliers de la Boucherie de Paris, créée en 2012. De son vrai prénom Amandine, elle se souvient, tout sourire : « J’ai été attirée par le côté ‘sport de filles’. Pas le côté esthétique, mais l’esprit de sororité [féminin de fraternité, NDLR] et d’entraide. » Plusieurs joueuses voient leur ligue comme une « seconde famille ». « Si quelqu’un dans un bar fait du derby, par principe c’est notre meilleure amie », déclare la pétillante Gambadass (alias Hélène), tasse de thé à la main, sur le clic-clac de sa chambre d’étudiante. Celle qui a repris son surnom d’enfance roule avec deux de ses meilleures amies. « Parfois en soirée il faut nous séparer parce qu’on ne parle que de ça », sourit-elle. Interrogée par téléphone, Texas Heat (ou Lucille) confirme : « Pour plusieurs filles qui sont rentrées dans le derby, tout le week-end c’est derby, leur meilleur ami fait partie du monde derby, c’est vraiment une petite bulle. » Et la cohésion ne s’arrête pas aux limites du track : sur les réseaux sociaux, les joueuses se partagent des offres d’emploi ou partagent un bout de canapé avec celles qui en ont besoin.


En attendant que leur sport soit plus (re)connu, les amatrices de roller derby doivent faire front seules. « Pour les événements, nous avons nos propres pancartes, décrit Flash MacGueen en se changeant dans un coin du gymnase, après avoir filé autour de la piste tel le bolide rouge du dessin animé Cars, dont elle tire son nom de championne. Pour les tournois à thème, il y a des filles qui font des déguisements rigolos avec ce qu’elles peuvent. Et comme nous sommes 15-20 à faire des plats, ça nous donne toute une buvette pour pouvoir faire des rentrées d’argent. » Gambadass se souvient avoir fait partie de la « team déco » pendant trois jours avant un match.


Inclusif, mais coûteux


Petit à petit, leurs coéquipières arrivent et se métamorphosent : casques colorés, protège-dents, protections pour les articulations, patins, et ça décolle. Elodie, 26 ans, est l’une des dernières à arriver. Ses sœurs de combat ont détourné l’insulte « Sang-de-Bourbe », destinée aux sorciers nés de parents non-magiques dans la saga Harry Potter, pour la baptiser Sang-de-Boobs. Cette travailleuse sociale fait gentille sorcière, toute en rondeurs et en bouclettes brunes, petites lunettes sur le nez. « C’est une vraie communauté qui m’a beaucoup appris en termes de valeurs, de féminisme, de solidarité », affirme-t-elle. Elle collectionne les casquettes : bloqueuse, arbitre, et bonne fée du pôle « social » de la Boucherie destiné à inclure les plus défavorisées. Si les licences gravitent autour de 50€ (en plus de la cotisation, variable selon la ligue), le prix du matériel de qualité étrille : au HawaiiSurf, magasin de référence pour les joueuses franciliennes, un pack comprenant toutes les protections nécessaires coûte entre 230 et 345€. « On est déjà ouverts sur les questions trans et les joueuses LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans, NDLR], mais économiquement le derby a encore beaucoup à faire », analyse Elodie en rejoignant ses copines.


Ce mercredi soir-là, sous la lumière criarde des néons, 17 joueuses s’échauffent sur la piste : elles roulent pour la A, qui a brillé au championnat européen l’été dernier, et la B, qui concourt au niveau national. La rondelette Sang-de-Boobs fait rempart, alors que l’athlétique Flash MacGueen fonce autour de la piste. « Toutes les morphologies ont des atouts, décrit Gambadass. Si t’es toute fine, tu peux être une super jammeuse, ou alors profiter du fait que t’es un peu petite pour atteindre les côtes de ton adversaire et être une très bonne bloqueuse. Si t’es un peu massive comme moi, tu dégommes tout en deux secondes. »


Pas de tests de féminité, ni de discrimination sur l’apparence. Interrogée par téléphone, la bouchère Texas Heat (ou Lucille) résume : « La décision la plus représentative de l’inclusion dans le roller derby, c’est que tu peux t’inscrire au championnat selon ton identité de genre. Pas besoin de montrer sa carte d’identité. Si tu as un pénis et que tu veux participer au championnat féminin, tu peux, si tu te considères comme étant femme. » La protection des minorités et le militantisme s’inscrivent dans la chair de ce sport et de ses amazones : « On commence à beaucoup parler du féminisme, du harcèlement de rue, de genre, constate Fushia. C’est un truc qu’on n’évoquait pas beaucoup jusqu’à aujourd’hui, et le roller derby en parle depuis des années. » Et le combat pour les autres se poursuit en dehors du track. Tout en enfilant un legging étoilé, Yves Rochet confirme : « Nous essayons d’agir dans le monde associatif : récolter des produits hygiéniques pour les femmes sans-abri, ce genre de choses. »


« C’est de la bagarre, mais légale »


Sous l’œil vigilant de Fab, l’entraîneur, les joueuses ne se ménagent pas : côté B, trois bloqueuses se prennent par les bras façon rugbywomen pour empêcher la jammeuse, étoile sur le casque, de passer. Les étoilées rentrent dans le tas ou essaient d’éviter le bloc humain. Côté A, c’est la même chose, mais en plus violent encore : plus difficile à suivre, ça crie, ça rigole, ça tombe à plat sur le parquet. « C’est de la bagarre, mais légale », sourit Flash MacGueen, jammeuse de l’équipe A. Et souvent, une joute contre soi-même. De sa petite voix, la timide Neen Jam confirme que le sport l’a « forcé à sortir de chez [elle] » pour se tourner vers les autres. Idem pour Fushia, qui n’a plus peur de «[se] pousser un peu au cul ». Elle-même a pu « voir des filles qui n’étaient pas forcément bien dans leur peau et dans leur vie, et voir que grâce à ça en partie elles se sont épanouies. » Et tandis que les joueuses remballent, les lumières du gymnase s’éteignent, en attendant le prochain round.

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Floréane Marinier

JOURNALISTE PRESSE ÉCRITE & WEB

Carte de presse n°130886

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